La France a-t-elle les moyens de ses ambitions dans l’informatique quantique ? Dans un rapport publié le 19 juillet 2026, la Cour des comptes dresse un bilan globalement positif de la Stratégie nationale quantique (SNQ) lancée en 2021, mais met en garde contre un risque bien concret : la « prédation » de pépites françaises par des groupes étrangers mieux capitalisés. Décryptage d’un rapport qui pourrait redessiner le paysage industriel du secteur.
Un effort financier réel, mais dispersé
Depuis 2021, la SNQ a mobilisé 1,8 milliard d’euros, dont l’essentiel provient de fonds publics issus du plan France 2030. Selon la Cour des comptes, entre 550 et 650 millions d’euros de ce montant proviennent directement de ce plan, et le calcul quantique à lui seul a capté 597 millions d’euros engagés au 31 décembre 2025, soit environ 86 % des crédits du secteur. En mai 2026, l’État a promis un milliard d’euros supplémentaire pour prolonger l’effort.
Cinq start-up françaises sont aujourd’hui engagées dans le programme de démonstrateurs Proqcima : Alice & Bob, C12, Quobly, Pasqal et Quandela. Un écosystème jugé prometteur, mais que les magistrats financiers qualifient eux-mêmes de « succès fragiles ».
Le risque de la « prédation » : ce que cela signifie concrètement
Le mot choisi par la Cour des comptes n’est pas anodin. Il désigne le risque de voir des start-up françaises, faute de capitaux privés suffisants pour passer à l’échelle industrielle, être rachetées ou absorbées par des géants étrangers mieux dotés en trésorerie. Le rapport rappelle que le Congrès américain a voté, le 21 mai 2026, une enveloppe de 2 milliards de dollars destinée à neuf entreprises quantiques outre-Atlantique — un ordre de grandeur difficile à égaler pour les acteurs européens.
- Pour les start-up : un accès limité au capital-risque français peut pousser à accepter des financements étrangers, avec transfert de technologie ou de gouvernance à la clé.
- Pour l’État : chaque euro public investi dans la recherche peut, in fine, profiter à un compétiteur non européen si l’entreprise change de mains.
- Pour l'emploi qualifié : un rachat s’accompagne souvent d’un déplacement des centres de décision, voire des équipes de R&D, hors de France.
Une course mondiale qui s’accélère
Le marché mondial du quantique, estimé à 1,1 milliard d’euros début 2025, pourrait atteindre entre 8,7 et 13 milliards d’euros d’ici 2035, selon les projections citées dans le rapport. Les experts situent le seuil de « l’avantage quantique » — le moment où un ordinateur quantique surpasse un supercalculateur classique sur un cas d’usage réel — autour de 100 qubits, avec une exploitation industrielle ambitieuse visée vers 2 000 qubits. Le verdict de cette course technologique est attendu entre 2030 et 2035.
Sur le terrain industriel, les mouvements s’enchaînent déjà : Pasqal, spécialiste français de l’informatique quantique à atomes neutres, a nommé un nouveau directeur commercial pour les zones EMEA et Asie-Pacifique, signé un accord avec le sud-coréen MegazoneCloud, et pilote Q-PLANET, un projet européen de 50 millions d’euros réunissant 28 organisations dans onze États membres de l’UE.
Six recommandations pour reprendre la main
Au-delà du constat, la Cour des comptes formule six recommandations destinées à muscler le soutien public : mobiliser davantage de capitaux privés, renforcer les partenariats européens pour mutualiser les efforts face aux États-Unis et à la Chine, mieux coordonner les ministères impliqués, et sécuriser la propriété intellectuelle des technologies développées avec de l’argent public. Le rapport note d’ailleurs que deux ministères sollicités — celui des Armées et celui de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Espace — n’avaient pas répondu aux magistrats au moment de la publication, signe d’une coordination interministérielle encore perfectible.
Sur le plan géopolitique, la question dépasse la seule sphère économique : le président Emmanuel Macron a identifié les technologies quantiques comme un axe prioritaire de coopération renforcée avec l’Allemagne, aux côtés de l’intelligence artificielle, de la défense, de l’espace et de l’énergie.
Ce qu’il faut retenir
- La SNQ a mobilisé 1,8 milliard d’euros depuis 2021, avec un milliard supplémentaire promis en 2026.
- Le calcul quantique capte à lui seul 86 % des crédits engagés fin 2025.
- La Cour des comptes alerte sur un risque réel de rachat des start-up françaises par des acteurs étrangers mieux capitalisés.
- Les États-Unis ont voté 2 milliards de dollars pour leurs entreprises quantiques en mai 2026.
- Six recommandations visent à renforcer le financement privé et la coopération européenne.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que la Stratégie nationale quantique (SNQ) ?
Lancée en 2021, la SNQ est le plan français destiné à soutenir la recherche et l’industrialisation des technologies quantiques (calcul, communication, capteurs), financé en grande partie par le plan France 2030.
Que signifie le risque de « prédation » évoqué par la Cour des comptes ?
Il désigne le risque que des start-up françaises du quantique, faute de capitaux suffisants pour grandir, soient rachetées par des groupes étrangers mieux financés, avec un possible transfert de technologie et de savoir-faire hors de France.
Quand la France pourrait-elle atteindre « l’avantage quantique » ?
Les experts cités par la Cour des comptes situent ce seuil autour de 100 qubits exploitables, avec un verdict de la course technologique mondiale attendu entre 2030 et 2035.
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